C’est posé là, sur le trône, en ce premier matin d’un autre week-end, qu’est venu cette image : tout est case et nous voilà rendus à la dernière.

Enfin, ça ne m’est pas venu comme une inspiration divine ; que serait, au demeurant, ce divin qui vous frappe tout de go dans votre intimité la plus profonde, si ce n’est un malappris schizophrène un tantinet eschato.

Non. J’étais plutôt là pépère à me soulager, l’oeil hagard et la face encore fripée, quand des formes géométriques à base de rectangles et de carrés se sont mises à flotter dans les aisances. Des bleues, des blanches, des légendées “I like” ou “I don’t like”, des “Oui” ou des “Non”, des “Votez pour moi” et des “Votez contre l’autre”.

Faut bien reconnaître que depuis quelques semaines, il est fortiche celui qui conserve sa rondeur. Dans ce grand Be there or be square de l’entre deux tours, dans cette ère Godwin (encore lui) où l’on est forcément idiot, inconscient voire complice s’il on ne choisit pas sa boucle binaire, le rond, le courbe, le sinueux n’ont pas leur place en effet.

Et de binaire en bipartisme, de bicéphale en bichromate, on a vite fait de biberonner les billevesées de bipolaristes bien intentionnés. Tous mes amis, enfin la quasi totalité de mes 340 amis – car il est possible aujourd’hui, ô merveille technologique, de compter ses amis, il ne suffit pour cela que d’une case, une autre -, tous mes amis donc semblent s’être pendus à la tétine bistrée que l’on fait jaillir au-dessus de leur tête quand par malheur ils osent la relever.

Et pour être certain que, même relevé, le ciboulot ne pointera pas plus haut que le bout de son nez, on a tôt fait de rogner l’image jusqu’à n’en faire qu’un timbre-poste qui rentre parfaitement dans les cases.

Cinéaste direct de la politique-fiction, grand témoin de la gauche radicale américaine et co-fondateur du Newsreel movement, cette coopérative de cinéastes dédiée aux actualités filmées, Robert Kramer (1939-1999) est l’instigateur d’une démarche différente de ce que l’on entend aujourd’hui par faux documentaire à la Rec, District 9 ou autre Cloverfield.

Kramer, qui redoute la normalité et l’oppression intrinsèque qui la fonde, produit une expression artistique empreinte d’une pluralité de voix et de personnages que la présence directe du cinéaste rend originale, libre et malléable. En mixant ainsi document et fiction, il fait de ses films l’outil fondamental de l’observation des expériences individuelles et collectives.

Lorsqu’il retourne à Hanoï, caméra au poing, curieux d’observer et d’écouter le Vietnam des années 90 – il s’était rendu dans le pays en 1969 avec une délégation d’Américains opposés à la guerre, pour en revenir avec People’s war, document militant d’un intellectuel engagé dans le combat anti-impérialiste -, il vient surtout confronter les récits de sa précédente visite aux nouvelles réalités de ce territoire meurtri.

Tout au long de sa vie, Robert Kramer n’aura de cesse d’interroger les avancées de l’histoire et des luttes et de mettre en réflexion les idéaux et leurs organisations, afin de vérifier l’intemporalité de leur pertinence. Ainsi, avec Ice (1970), où le cinéaste sonde dans les esprits et dans les corps les limites d’un désir de révolution dans le contexte des États-Unis de la guerre du Vietnam et des mouvements contestataires et Millestones (1975), Robert Kramer rend-compte du tournant paradigmatique d’une gauche radicale nord-américaine affaiblie, dépolitisée et désormais entièrement occupée à sa propre survie.

Ses allers-retours critiques incessants entre passé et présent ainsi que ses voyages, d’un extrême à l’autre des continents américain et européen, font de Robert Kramer un cinéaste nomade, libre et sans attache. Une indépendance que Kramer met au service du dialogue entre les hommes, un dialogue fait de clarté et de confusion, comme la source nuancée de la restitution du réel. Robert Kramer se défend pourtant de chercher à décrire une réalité exempte de mise en scène. Il déclare ainsi lors d’une interview en 1996 : « Chaque fois que je travaille avec un personnage, trois choses sont en train de se passer. La première, c’est le sujet qui se met en place de l’autre côté de la caméra pour être filmé – ça peut être plus ou moins contrôlé, aller dans un sens ou un autre. La deuxième, c’est moi qui mets cela en scène d’une manière plus traditionnelle. Je dis : on va tourner ici, la lumière va être un peu comme ça, je vais faire ça et ça. Donc, je mets en scène quelque chose qui est là, le “réel”. Et il y a une troisième chose, une chose qu’on fait ensemble parce que finalement, ce qui m’intéresse beaucoup, c’est de cacher très peu, j’aime les situations où on négocie sur ce qu’on va faire. Alors, les différences entre ce travail-là et ce qu’on fait quand on fait un film de fiction m’échappent. […] Dire qu’il y a une frontière absolue nous bloque et nous laisse avec une fausse idée de la fiction et une fausse idée du documentaire, parce que le documentaire n’est jamais réel et que la fiction n’est jamais “fictive”.  »

Route One / USA illustre certainement cette ambivalence de la façon la plus évidente. Kramer y questionne l’identité de son pays d’origine et de ses habitants en filmant un espace de cinéma et de fantasme. En posant ainsi la question de notre rapport au sol et à l’histoire du pays dans lequel on a vécu, il nous renseigne sur la fonction centrale de la mémoire collective dans la construction de nos propres devenirs.

 

 

 

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Après les Etats-Unis ou il est né, le concept d’intelligence connective fait désormais son chemin en France. A la méfiance des cyber-sceptiques qui voient dans les réseaux sociaux l’étape ultime d’un totalitarisme abrutissant à la Big Brother, certains comme Vincent Cespedes, répondent que la jeunesse est aujourd’hui dotée d’une intelligence connective qui la rend en réseau, plus performante et plus réactive que l’intelligence individuelle la plus érudite, et que l’intelligence la plus solidaire. Autrement dit, une nouvelle jeunesse, véritable génie collectif armé d’un sens critique, d’une adaptabilité accrue et moins individualiste qu’il n’y paraît.

A l’image du Ghost in the Shell de la philosophie cyber – cet être numérique polymorphe tout à la fois, humanité naissante de la machine qui se découvre une conscience, part infime et résiduelle de l’être humain devenu machine mais également dynamique incontrôlable des programmes qui finissent par s’assembler spontanément et créer ainsi un nouveau paradigme artificiel -, les digital natives, ceux qui naissent avec le 2.0, démontrent une capacité juvénile, créative et spontanée de s’unir ponctuellement, de manière libre et autonome en se jouant des règles et des écoles.

Dans une philosophie plus poétique que politique, cette nouvelle jeunesse incarne ainsi le renouveau des contre-cultures, adolescences éternelles de la société, que l’on pensait disparues, écrasées par une mode mondialisée que des armes de déculturation massive telles que Facebook ou YouTube se chargent de propager dans une offensive virale d’une ampleur sans précédent.

Loin de confondre l’outil et son utilisation, le support et l’expression, la nouvelle génération donne vie à cette Zone Autonome Temporaire pensée par le poète théoricien Hakim Bey, personnage à l’identité floue dont on ne sait si les expressions sont l’œuvre d’un seul et même individu ou d’un groupe. Cet interstice que le groupe s’approprie de manière autonome, hors de toute contrainte sociale, n’a pas pour objectif la révolution mais plutôt la jouissance d’un espace donné pour un temps donné. Une zone autonome empreinte d’une spiritualité collective qui échappe à la répression et à tout leadership car par essence éphémère. Un espace infini de 1 et de 0 où seule compte la mise en commun des émotions et des rêves pour préserver une liberté sans laquelle il n’est point de jeunesse.

Depuis son premier souffle, Sixpack France questionne la frontière ténue entre ce que l’on est et ce qui est dit que nous sommes. Chercher ainsi à comprendre la nature du réel est le premier effort de la pensée philosophique. C’est aussi le nôtre lorsque nous partageons notre amour pour des artistes salutairement à la marge.

Peter Watkins, cinéaste américain contestataire et libertaire inscrit son œuvre subversive et radicale au cœur de ce questionnement. S’inspirant du cinéma direct – cette école née en Amérique du Nord en 1958 qui revendique la captation directe du réel et la retransmission de la vérité -, Peter Watkins veut dire le monde sans médiation, tout en jouant des distorsions que la présence d’une caméra impose à la réalité.

Dans Punishment Park, sorti dans une seule salle aux USA en 1971 et retiré après seulement 4 jours d’exploitation, Peter Watkins aborde frontalement l’illusion démocratique. Quand, au plus fort de la guerre du Vietnam, le Mc Carran Act est voté, c’est l’ensemble des valeurs et des garde-fous de la société américaine qui est rayé de la carte. Une carte où ne figure plus désormais qu’une bannière étoilée plantée comme un arbre mort dans le sol aride de nos peurs et de nos fantasmes. Le symbole d’une liberté sacrifiée que de jeunes pacifistes, accusés de subversion par un tribunal populaire d’exception, doivent rejoindre en 4 jours sous la surveillance meurtrière de policiers anti-émeute à l’entraînement, comme alternative à une peine de prison interminable.

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En introduisant comme dispositif narratif dans le scénario-même la présence d’une équipe de documentaristes venus filmer le procès puis la traversée du Park, Watkins trouble une première fois la surface trop tranquille de la fiction classique. Les regards rageurs et désespérés des activistes en sursis qui croisent l’objectif remplissent en effet magistralement leur double fonction critique de notre propre passivité et dénonciatrice du contrôle politique de la population que les mass media exercent par le biais d’une approche technique que Watkins définit comme Monoforme (techniques de réalisation hachées, rapides, standardisées et interchangeables.)

Mais Peter Watkins va plus loin. Comme pour son magnifique La Commune (Paris, 1871), c’est bien en amont encore de la réalisation qu’il construit les conditions de cette restitution de la réalité que vise le cinéma direct. Dans une approche maïeutique – autrement dit dans la quête assumée de faire accoucher les esprits de leurs connaissances – Peter Watkins organise un casting qui ne retient non pas les qualités d’acteurs mais plus ce qui est représentatif de la réalité dont il entend rendre-compte. Aussi les membres du jury populaire sont-ils recrutés au sein des classes moyennes, par voie de presse locale, en fonction de leurs opinions conservatrices. La confrontation entre petits notables en manque de gloire et activistes amateurs faisant ainsi jaillir le rapport humain comme ultime vibration d’une société qui meurt de trop s’ignorer.

Le travail de Peter Watkins est l’exact opposé des docu-fictions ou autres télé-réalités que déversent les télévisions du monde. Il est affirmation politique et subversion poétique. Une œuvre engagée que Peter Watkins poursuit désormais dans l’organisation de débats publics et d’ateliers de décryptage des médias.

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« Et un truc sur le retour de l’amour… t’sais, ce concept que les pédés n’évoquent pas quand ils sont plus de trois dans la même pièce. « L’amour ». Ben pourquoi t’as les yeux humides alors? »

Quand j’ai balancé ça sur Facebook en réponse à un appel à contribution libre pour Minorités, tout était clair dans ma tête: aussi évident que l’amour que je partage depuis quelques mois avec Gaël Bertaud, jeune DJ lumineux à la house sexy et généreuse de chez Phonons.net. J’ai rencontré Gaël en septembre dernier à Marseille lors d’une soirée pseudo Bear (ne le sont-elles pas toutes?) où j’accompagnais un garçon dont j’espérais depuis quelques semaines, qu’il tombe dans les mailles d’un filet sans doute trop romantique à ses yeux pour qu’il ne s’y laissât jamais prendre. À ma grande chance d’ailleurs. La nuit fut trop courte et les adieux trop rapides pour convenir d’une suite et c’est en s’éloignant à reculons, face à face, que nous nous quittâmes au petit matin, sur une Canebière jonchée de détritus que le Mistral faisait tournoyer comme autant d’étoiles autour de nous.

Je n’ai revu Gaël qu’en mars dernier quand, presque mort de ne plus aimer depuis des années, et trop hanté par le souvenir de notre fulgurance estivale, j’ai pris cette simple décision d’aller le retrouver dans un bar aixois où j’avais lu qu’il mixait. Ce fut aussi facile que ça. Aussi risqué aussi.

Le risque est un ingrédient central de l’amour, de la vie. Un ingrédient que la société prend grand soin aujourd’hui de contrôler, de limiter voire de supprimer. En France, par exemple, la prise en charge des malades d’Alzheimer en maison de retraite consiste bien souvent à les parquer dans des zones dites « protégées » ou « fermées » dont certaines sont équipées de digicodes qu’aucun malade (bien sûr) ne peut utiliser du fait même de sa pathologie. Au Canada au contraire, il existe des philosophies d’accompagnement qui replacent le risque au cœur même de ces prises en charge, comme outil principal de mobilisation des capacités résiduelles, mais également comme affirmation que, même malade, une personne qui court un risque est une personne qui vit.

Et c’est certainement parce que je n’en prenais plus ou si peu, que je me sentais mort. Car on ne peut pas dire que cumuler les profils sur les sites de rencontre gay soit une prise de risque. C’est même son opposé tant tout y est calculé, mis en scène et ne dépend que de soi et de ce que l’on donne à voir ; son cul le plus souvent et sous son meilleur angle de surcroit. Le meilleur angle de son cul… Are we serious ? Sommes-nous sérieux en effet quand, collés le nez à notre smartphone, nous préférons géolocaliser les coups potentiels dans la zone qu’aura défini pour nous je ne sais quelle application bêtifiante plutôt que d’oser courir le risque de croiser un regard et de le soutenir?

C’est donc parce que j’ai osé que je me suis retrouvé ce matin du 5 mars dans un petit appartement du cœur historique d’Aix en Provence, le joli Gaël dans mes bras, nos lèvres inséparables, entouré d’une bande de jeunes (pas un trentenaire), distillant chacun leur tour, qui une playlist house, qui une programmation garage ou un set disco. Je n’avais pas entendu ces couleurs depuis les K.A.B.P., sauf peut-être aux Mona de la Java. Je les pensais mêmes disparues, trucidées par cette minimal progressive insurmontable que les promoteurs de soirées gay vendent au kilomètre tous les weekends comme on vend la promesse d’une nuit torride sur fond de tatouage tribal. J’ai voulu y voir le signe d’un changement, d’une aspiration nouvelle. La liberté retrouvée par cette jeunesse d’affirmer son envie et son besoin d’amour. Car en vérité je vous le dis, depuis son origine et aujourd’hui plus que jamais : la house music est amour. Il suffit pour s’en convaincre d’écouter le magnifique Love recycled de Solomun ou le bouleversant I can change de LCD Soundsystem remixé par Tiga.

Et comme je reprenais ma respiration entre deux galoches interminables dont Gaël et moi avons le secret et que j’observais, amusé, cette bande de jeunes à eux tous seuls, je me suis surpris à penser que l’amour était de retour ; en moi et partout ailleurs, à cet instant précis et pour l’éternité, comme un boomerang, version Gonzalez. Mais à mieux y réfléchir aujourd’hui, je sais que c’est nous, les quadras et au-delà, trop heurtés par trois décennies de désillusions politiques et de sida qui l’avons abandonné et non l’inverse.

L’amour est de retour

J’ai cette intuition très forte depuis de nombreuses années que l’humanité, qui jamais n’a véritablement pris en charge la question du sida, a laissé grandir en elle une tristesse, une fatalité et un dégoût d’elle-même qui a profondément obéré son aptitude à l’amour.

Il y a quelques temps je discutais avec un ami belge de l’hyperpolitisation de la communauté gay. Je ne parvenais à être de son avis puisque je dénonçais de mon côté le refus des gays de politiser leur sexualité comme moyen identificatoire de leur propre oppression et du lien que cette dernière permet de faire avec les autres domaines de la lutte. Et pourtant aujourd’hui, il semble qu’il avait raison. Prenez trois pédés (ceux qui sur les sites précédemment mentionnés se nomment au hasard (not!) Mek ou Mek viril ou Mek pour mek (c’est un peu kon d’ailleurs ce truc avec le K non?). Mettez-les dans une pièce et lancez une discussion sur l’amour. S’ils résistent et gardent bien sagement leur petite culotte, il y a fort à parier que vous obtiendrez au mieux un débat usé sur la non adhésion au modèle hétéro-patriarcal qu’un pédé qui se respecte se doit de refuser au nom de sa différence, au pire quelques remontées acides aussi dévastatrices que révélatrices du peu d’espace laissé à l’amour dans une culture hypersexuée et hypermachiste qui confond, dans un entêtement imbécile, les murs de sa prison avec sa liberté. Certains échanges intracommunautaires sur le mariage gay vont ainsi dans ce sens quand ils se focalisent sur l’aspect symbolique du contrat et de sa construction sociale, alors que j’y vois pour ma part le désir communautaire d’une plus grande liberté d’expression des sentiments.

Mais tout ici ne se résume pas à la question générationnelle ou communautaire et je ne serais pas l’auteur de ce texte si je n’évoquais pas les organisations idéologiques qui nous éloignent les uns des autres et classent l’amour dans la colonne « non rentable » d’un agenda que l’on ne connaît que trop et qui tend à définir tout échange humain à partir d’un rapport coût / bénéfice. Une évolution qui semble aujourd’hui atteindre son paroxysme quand l’indépendance prime sur la solidarité et que l’obligation affinitaire prévaut sur l’enrichissement par l’ouverture aux différences et la nécessaire remise en question qu’il convient de mettre en œuvre pour s’ouvrir à l’autre. La nouvelle mouture de Meetic en est la parfaite illustration quand c’est désormais à partir de ce que ses membres ont en commun — et non de ce qu’il pourrait s’apprendre — que l’on vend la promesse d’un amour satisfait ou remboursé. Un amour sans risque.

Quand Gaël et moi avons commencé à bombarder nos murs Facebook respectifs de statuts et de messages dégoulinant d’un amour le moins subliminal possible, il y a bien eu quelques commentaires ironiques de la part de mes contacts les plus fidèles. Mais tout cela s’est rapidement tassé et d’autres de mes amis, restés plus discrets jusque lors, ont commenté ou simplement validé par un simple « j’aime » cette exposition que nous donnions de notre amour. Et plus ils acquiesçaient, plus grandissait en moi cette certitude qu’il y a comme de la contagion dans l’amour comme il y en a dans la haine et le mépris de soi et des autres. Tout est question de choix.

C’est ce que j’expliquais un jour à Gaël, alors qu’attendant le train qui devait l’éloigner de moi pour une nouvelle semaine, je lui mangeais la bouche sur le quai de la gare et que je le sentais inquiet des réactions agressives qu’aurait pu avoir à notre encontre je ne sais quel con qui serait passé par-là et qui serait venu gâcher cet au revoir. Dans ma naïveté de blanc plus ou moins préservé, plus en tout cas qu’un Ougandais qui risque la prison ou la mort pour être homosexuel, je persiste et persisterai toujours à embrasser l’homme que j’aime quand le soleil rasant d’une journée qui se termine illumine son visage, révélant pour la trentième fois de la journée sa beauté comme une expérience première. Je continuerai de prendre silencieusement sa nuque dans ma main alors que nous marchons dans la rue, encore tout absorbés par le vibrant Pina de Wim Wenders. Nous frotterons encore et toujours nos barbes humides de la mousse de cette troisième pinte qui autorise des confidences susurrées au plus profond de l’oreille et qui finissent en grand éclat de rire. Je laisserai couler mes larmes, surtout celles de joie. L’amour sera toujours l’énergie, mais aussi la finalité principale de ma révolte. Tout ça, en souriant à la face d’un monde qui devra bien s’en accommoder et assumer ses choix, comme Gaël et moi faisons fi de nos craintes et courons le risque de nous aimer.

Je calais depuis des semaines, broyé par le mélange lourd et amer de la colère et du dégoût. Incapable, par trop de frustration et de cris retenus, de m’asseoir et d’écrire. La tête était là pourtant. Trop peut-être mais elle était là. C’est juste que rendu au moment crucial de sonder ma conscience, je calais.

Il y avait trop de désorganisation, trop d’attaques et trop de destructions pour que je parvienne à en isoler l’essence. Trop d’expressions pour y ajouter la mienne sans risquer d’en perdre le sens. Un instant j’ai cru que cette tragédie grecque serait cet évènement fédérateur de mes pensées. Mais l’Espagne et le Portugal sont venus tout gâcher. Et puis BP s’est mis de la partie à grands renforts pyrotechniques contre lesquels ma plume seule, fut-elle électronique, n’avait aucune chance.

Et comme les journées s’entassaient, mon esprit se vidait de sa substantielle moelle. Plus je jonglais de sites d’information en médias communautaires, plus s’achevait la transformation de mon être en cet homo numericus mélancolique et surinformé qui jamais n’agit. Like a ghost in a shell.

C’est pourtant en ce lieu obscur de la non-pensée, dans cette pouponnière d’étoiles mort-nées où je naviguais à vue comme un Ulysse sans boussole, que s’est produit l’inattendu. Je me suis échoué sur le dernier clip de Diam’s, Peter Pan.

J’en conviens, du point de vue littéraire, l’image est osée, mais c’est véritablement ce qui s’est passé. C’est bien ainsi qu’a jailli l’épiphanie. À chacun son Ithaque.

À chaque plan, Diam’s a la tête couverte

Je n’ai avec Diam’s que des rencontres fortuites. Je n’aime pas le rap et la culture hip-hop mainstream ou non, ne m’intéresse pas, hormis lorsqu’un DJ Vadim, allié aux Ninja Cuts invitent une Sarah Jones. The revolution will not be televised. Cependant, assis-là devant mon écran, je le savais, je le voyais, quelque chose était en marche. Ce n’était pas sa diatribe anti-sarkoziste ni sa déclaration d’amour à un Parti socialiste imaginaire. Ce n’était pas non plus son statut de femme qui rappe. C’était là sans être là. C’était dit, mais en silence. Un silence qui rugit que pourtant tout a changé : dans chaque séquence, à chaque plan, Diam’s a la tête couverte.

Si je ne suis pas beaucoup l’actualité de la jeune femme, je suis au courant de sa conversion à l’Islam (mais pratiquait-elle vraiment une autre religion avant ? C’est là une première question essentielle) et j’ai vu les photos de son chef voilé au sortir d’une mosquée. Ce que j’ignore, c’est le cheminement qui l’a conduit à cette décision. Il y a du définitif dans le voile. Ce n’est pas juste un acte intime et spirituel. Ce n’est pas simplement une expression de la foi. Il y a prise de vœux. Et cette prise de vœux « extraterritorialisée » et permanente, cet abandon à Dieu (au dogme à tout le moins) réaffirmé à chaque regard de l’autre, réprobateur ou non, transforment la sphère publique en un lieu de culte, musulman en ce cas précis, qui s’impose à tous mais particulièrement à celles et ceux qui n’en pratiquent aucun. Pas n’importe quel culte musulman. Un culte plus dur, plus intolérant, plus assujettissant, plus homophobe, sexiste et rétrograde encore que ne le sont toutes les religions, bouddhisme inclus. Aussi condamnable que le sont tous les intégrismes.

Car il doit être aveugle ou idiot, celui qui confond l’outil de la soumission avec le témoignage, même public, de la foi. Aveugle ou idiot comme est bourgeois, occidental et contre-productif celui qui, pour rendre plus pertinent son seul argument de la défense des libertés individuelles, fait l’amalgame entre combat et réflexe identitaire et évite d’inclure à sa réflexion sur le voile, le phénomène persistant des conversions à des pratiques toujours plus totalisantes et par-dessus tout, la prégnance toujours plus forte des pouvoirs religieux et de la croyance. Enfin, il est inconscient celui qui pense que tout ceci n’est qu’histoire de réalisation personnelle qu’aucune logistique extérieure, religieuse ou économique et relayée sur le terrain ne viendrait alimenter.

Voilée et féministe?

À regarder et regarder encore la vidéo, on pourrait se dire qu’il ne faut rien y voir de tel. Que Diam’s ou Mélanie Giorgades (on ne peut le dire puisque c’est parée d’un attribut importé de la sphère privée qu’elle se donne à voir dans ses expressions publiques), vit discrètement sa religion en faisant montre d’une certaine maestria dans l’art d’accommoder ici la capuche, là le fichu.  On pourrait même penser que Diam’s, malgré elle (ou non et c’est une autre question centrale qui reste sans réponse), réussit la démonstration qu’on peut être voilée et moderne, voilée et rappeuse, voilée et subversive et pourquoi pas, voilée et féministe.

C’est pourtant l’exact opposé qui se produit pour moi. Je perçois au fil des visionnages une violence terrible que les paradoxes nés de la rencontre marketing du nouveau look de la chanteuse et du texte de sa chanson (« J’ai pas envie de grandir » ou « Je veux rester chez les mômes ») ne font que renforcer. Et qu’importent au final les raisons intimes de sa conversion. Qu’importe son épanouissement individuel. Qu’importe qu’elle puisse être ou non l’agent d’un islamisme qui ne dirait pas son nom. Car enfin, quelles que soient ses raisons, en choisissant de mélanger les genres et les sphères, Diam’s se fait prosélyte. Et de toutes les religions, je réprouve le prosélytisme.

Mais cette histoire de joaillerie est finalement secondaire. Elle n’est qu’une expression supplémentaire des distances qui se créaient entre les êtres – comme ces murs, tristes échos d’une Histoire qui s’enlise, que l’on construit ici et là de par le monde pour séparer les peuples – et de la violence qui anime nos sociétés et qu’aucune religion – surtout pas celle du profit – n’a réussi jusqu’ici à éradiquer. Elle est le stigmate béant de notre défaitisme face à la violente confiscation de nos vies.

Comment expliquer sinon que nous marchions toujours plus droits dans nos bottes en courbant ainsi le dos ? Comment justifier que cette Europe, par définition antitotalitaire, se transforme en cette mère autoritaire, infanticide et vorace qui du haut de sa forteresse regarde le désert avancer, le céans crânement posé sur des réserves qu’imbécile elle pense inépuisables ?

Lignes de fracture

Dans son magnifique roman d’anticipation, Le Siège de Bruxelles, Jacques Neirynck raconte la très ancienne ligne de fracture entre les cultures latines et germaniques qui ont construit notre continent au gré des guerres et des retrouvailles et sur laquelle est posée Bruxelles. Il écrit : « De Dunkerque à Klagenfurt louvoie la frontière entre les Latins et les Germains. Son tracé résulte de la poussée des peuples germaniques envahissant l’Empire romain voici quinze siècles. Il ne s’agit pas seulement de la transition entre deux familles de langues, mais aussi d’un changement de culture. La manière de gouverner comme l’art de se nourrir différent du tout au tout, par la distance entre l’instinct du devoir d’une part et l’aptitude au plaisir d’autre part ».

Si dans cette Belgique, triste matriochka des problématiques communautaires, identitaires et cultuelles, le parti pris de l’antagonisme culturel sert très efficacement le propos du roman de Jacques Neirynck, il ne résiste cependant pas longtemps aux réalités technocratiques d’une Union européenne dès son origine marchande et forcée dans nos cœurs et nos esprits à coups de renoncement démocratique et de coup d’états sur nos suffrages, dans une tentative jusqu’ici réussie d’uniformisation des peuples et de leur âme sous la bannière étoilée des marchés.

Il y a bien longtemps déjà que les cultures ont fusionné pour n’être plus que cette mode mondialisée partout disponible dans une diversité trompeuse et que les progressistes de la représentation nationale ont préféré valider que combattre. Mais il est vrai qu’il leur eût alors fallu, face à l’ampleur de l’offensive et à la brutalité du joug, revoir leurs stratégies et fourbir d’autres armes que personne jusqu’ici ne semble prêt à sortir de l’armoire du temps alors que par essence, elles sont intemporelles, comme le rappelle l’ingénieux anachronisme du 1871 de Peter Watkins.

« Nous ne nous parlons plus. Nous ne sommes plus capables de nous écouter dans le respect. Nous sommes devenus comme des bêtes » disait l’autre jour un jeune d’une banlieue nord de la capitale interviewé par la télé. Là, dans ce témoignage rare qui donne à voir une autre image des quartiers, un autre niveau de conscience que celui généralement diffusé par les médias, il est question de violence. Cette violence dont la Bête se repaît comme d’une grenade juteuse et qui laisse sur ses lèvres une coulure rougeâtre et sure que des langues auto-décrétées expertes aussitôt se disputent, en prenant grand soin de ne jamais rendre lisibles les dynamiques qui y concourent. Il y est aussi question de la médiocrité installée par le capitalisme. Un capitalisme pudiquement rebaptisé libéralisme voire néo-libéralisme – pas si libéral au demeurant tant il a besoin des états pour mener à bien son projet-, qui pour mieux nous posséder passe notre humanité au crible de son dogme, faisant de chacun au gré de ses intérêts, le terroriste ou le martyr, le bourreau ou la victime de l’autre dans une dualité en apparence indépassable et qui ne tient qu’en raison d’un traumatisme, d’une crise et d’un chaos chaque jour réinventés.

Une crise systémisée (car le capitalisme est crise) et qui profite.

Exemplarité dans la crise

Quand Christine Lagarde affirmait, il y a quelques semaines, à propos de la « crise grecque », que les pays de la zone euro n’ont pas besoin du Fonds monétaire international, on pouvait être tentés de croire à une énième stratégie de dissimulation, paravent d’une situation catastrophique qu’on nous cacherait alors qu’il convient de prendre cette déclaration au premier degré, à savoir :  la zone euro n’a pas besoin du FMI car c’est désormais de manière très assumée que l’Union européenne se charge d’exiger les réformes et ajustements structurels que jadis l’institution aujourd’hui dirigée par Dominique Strauss-Kahn avait imposé à nombre de pays du Sud.

On l’a vu depuis, c’est finalement ensemble que l’Union européenne et le FMI font main basse sur le sud de l’Europe pour le compte des hedge funds et des spéculateurs. Il reste cependant que cette suffisance du pouvoir et les stratégies idéologiques et de communication qui en découlent – comme la distinction faite entre mauvais et bons élèves (“qui ne paieront pas pour les premiers”), entre « les états exemplaires et les états laxistes » (que l’on menace, dans ce qu’il convient désormais d’appeler une méthode, d’une suspension de leur droit de vote) – peinent à dissimuler la crainte des dirigeants des pays membres de l’Union européenne d’une révélation à tous de l’ampleur de la corruption qu’ils organisent.

Mais ce n’est pas le jugement moral des peuples qu’ils craignent, il n’y a que les socialistes français, plus droitistes que jamais, pour affirmer sans scrupule apparent, qu’aujourd’hui le vrai combat pour la gauche est dans la reconquête des valeurs et de l’exemplarité. Ce qu’ils redoutent par-dessus tout, c’est de ne pouvoir mener leurs agendas à terme et laisser cette « crise » leur passer sous le nez.

Qu’ils soient rassurés, face à l’apathie et au désengagement qui sont les nôtres et malgré la courageuse mais trop syndicale résistance grecque, c’est une voie royale qui aujourd’hui s’offre à eux.

Et pourtant, que redoutons-nous vraiment que nous choisissions de ne rien faire ? Est-ce réellement cette absence (attente) de leadership qui nous freine dans l’organisation d’une riposte véritable, comme on nous enseigne que les juifs durent attendre Moïse pour quitter Pharaon, ou est-ce plutôt cette radicalité que, dans une lecture craintive, erronée et mystique de la théorie de Darwin – qui jamais n’a dit que nous n’étions plus des bêtes – nous étouffons dans un zèle assassin pour permettre à tout prix une évolution phantasmatique de l’Homme vers cet être parfait d’amour et de paix qui nulle part n’existe ?

Sommes-nous donc rendus si haut que nous ne puissions-nous rabaisser à briser quelques chaînes ?

Notre humanité est-elle si aboutie que nous nous satisfaisions de quelques bons mots laissés ici et là sur les espaces numériques que l’on construit pour nous  – miroir ô beau miroir – sans que jamais nous décidions de passer aux actes ?

Ne sommes-nous donc plus que cet espace infini entre le 1 et le 0 ou sommes-nous encore capables de nous souvenir, mais mieux encore, de sentir au tréfonds de notre être, que la vie est un projet collectif qui mérite, quand le moment est venu, que l’on s’organise et qu’on se batte ?

Ce qui frappe dans cette contestation qui dure et qui dépasse la seule question de la réforme du régime des retraites, c’est la médiocrité et, jusqu’ici, l’inefficacité des armes déployées pour la définir et la contraindre. C’est aussi l’évidente obsolescence de la grille de lecture et l’absence de mise à jour des logiciels des pouvoirs et contre-pouvoirs de la République. Mais loin de s’en indigner, il faut plutôt s’en réjouir. Ce défaut de maintenance pourrait bien être l’occasion de ce nouvel élan que nombre d’entre nous attendions depuis des années, non comme le grand soir mais plutôt comme une aube nouvelle.

Le mouvement social que vit la France aujourd’hui semble inédit. D’abord parce qu’il nous réveille lentement d’un sommeil trop long ; ensuite parce qu’il porte en lui non seulement les espoirs, mais aussi les premiers signes du changement. Il y a tout d’abord ce déplacement géographique des lieux de la contestation qui confirme une certaine prise de pouvoir d’une population sur un territoire, à tout le moins son émancipation du pouvoir central. Quand Paris pendant si longtemps synonyme de luttes, de résistance et de révoltes, se révèle aujourd’hui la plus amorphe et finalement la plus bourgeoise des villes de France.

Car dans les évènements qui agitent enfin notre pays depuis quelques semaines, il y a Marseille et puis il y a Lyon, deux villes aux cultures et aux pratiques diamétralement opposées, mais toutes deux chargées d’une histoire sociale riche et fortement inscrite dans les consciences depuis le 19e siècle.

Marseille d’abord, ce port sur la Méditerranée qui jamais n’a cessé d’être ce lieu d’affrontement entre riches propriétaires, armateurs opulents, marins, dockers, petits commerçants, ouvriers, sous-prolétaires et bien sûr migrants, comme la dernière cible, le dernier exécutoire aux inégalités féroces qui depuis toujours éventrent la cité. C’est à Marseille, par exemple, qu’en 1879 le mouvement ouvrier définit son idéologie et prend le nom de Parti Ouvrier Français.

Il y a Lyon ensuite, ville des bateliers, des manufactures et des Canuts dont les mutuelles d’ouvriers fraîchement créées se donnent pour objectif en 1928 d’obtenir pour leurs membres des salaires plus élevés et de meilleures conditions de travail. C’est le premier pas vers le syndicalisme, pour des ouvriers qui travaillent souvent chez eux, seuls, avec leurs propres machines.

C’est dans ces évènements locaux, mais à l’impact national voire international – quand on connaît l’importance que ces organisations collectives ont eu dans la construction d’une conscience de classe – que ces deux villes ont solidement planté leurs racines revendicatives.

Il ne faut peut-être voir aucun lien objectif entre ces évènements fondateurs et les tensions revendicatives qui animent les deux villes aujourd’hui tant les époques semblent différentes. Mais il en existe cependant dans un passé plus récent quand des marins marseillais détournent un ferry en riposte à la privatisation larvée de la Société nationale maritime Corse Méditerranée ou que des jeunes de Villeurbanne et de Vaulx-en-Velin enflamment les quartiers pour la première fois en France.

Il y a ensuite ce débordement par la base des contre-pouvoirs institutionnalisés. Et ce débordement est de double nature. Il intervient d’abord dans la place grandissante que les syndicats non majoritaires ont su prendre face aux organisations historiques, tant dans les entreprises que dans les instances intersyndicales, quand les premiers qui aujourd’hui réclament un retrait pur et simple du projet de loi savent à la fois maintenir leur participation et se différencier des deuxièmes en ne signant pas des déclarations qu’ils jugent par trop timorées.

Une CGT assagie…et une rue encore plus remontée

L’analyse institutionnelle, que l’on pourrait rapidement définir comme la démarche analytique qui vise à mettre à jour les rapports de pouvoir réels qui se camouflent sous la fausse banalité de l’évidence, et nous renseigne sur les dynamiques qui sans cesse amènent au centre ce qui un temps était à la marge, révèle le deuxième aspect de ce débordement.

Ainsi la CGT, confrontée à une désaffiliation des travailleurs pour la chose syndicale et à l’évolution sociologique de ses cadres, a finalement opté pour un syndicalisme de négociation en demi-teinte dans ce qu’on pourrait qualifier de dérive d’appareil, tant elle rappelle celle qui détruit actuellement le PS. Mais ce choix a paradoxalement libéré en son sein les réflexions et les paroles qui permettent aujourd’hui à certaines branches, et notamment les cheminots et les pétroliers, de porter un mouvement plus radical et désobéissant, plus politique et finalement plus en adéquation avec les aspirations ou les attentes d’une part grandissante de la population.

Cette nouvelle vibration syndicale, sans présumer encore d’une plus grande efficacité en termes de rapports de force, jette cependant un pont précieux entre la société civile et le monde du travail et comble à nouveau ce fossé que les tenants du libéralisme prennent grand soin à maintenir.

Nous ne savons rien de la jeunesse

L’autre élément révélateur du changement qui approche réside sans aucun doute dans ce que la contestation nous apprend sur notre méconnaissance de la jeunesse. Moins pour ce qu’elle porte de projet collectif conscient – mais après tout quel est le nôtre ? – que pour sa capacité à la colère et au refus.

Parce que nous l’analysions à l’aune de nos souffrances plutôt que de l’écouter, nous pensions qu’elle était incapable de mobilisation, comme écrasée par tant d’insupportables réalités. Parce que nous la percevions à travers les nourritures poubelles de toute sorte que nous avions accepté de voir proliférer, nous la pensions comme nous, la tête pleine d’un vide indicible. Elle est tout le contraire.

Vincent Cespedes qui travaille autour de la notion de nouvelle jeunesse affirme qu’elle est aujourd’hui dotée d’une intelligence connective qui la rend, en réseau, plus performante et plus réactive que l’intelligence individuelle la plus érudite, et que l’intelligence collective la plus solidaire.

Et s’il est une antienne dans la tentative du pouvoir de corrompre les pensées qui aujourd’hui trouve tout son sens, c’est bien celle de la jeunesse manipulable. Mais par manipulation, il ne faut pas entendre celle que le pouvoir et les médias nous servent depuis toujours à propos des syndicats et de la jeunesse quand elle descend dans la rue et ose s’exprimer, mais bien la manipulation hypocrite et obscène qui consiste, comme cela a été le cas ces derniers jours à Lyon, à désigner comme instigateurs des violences, des jeunes de cités la veille ou l’avant-veille encensés dans une célébration de leurs talents comme unique expression d’une politique de la ville inexistante.

Et les juges lyonnais ne se sont pas trompés en refusant de condamner à des peines trop lourdes ces prévenus en comparution immédiate qu’on leur déferrait comme racailles de banlieue et casseurs professionnels et qui n’étaient en réalité dans la très grande majorité des dossiers que des collégiens et des lycéens au casier vierge.

La liberté retrouvée

La jeunesse est ce qu’elle doit être, cette chose mouvante, surprenante, insaisissable et libre. Elle est plus que cette jeunesse qui se résumerait  - selon d’où on parle – amusement naïf, irresponsabilité (sauf pénale), inconscience ou jeune militant plein d’avenir rompu aux rouages de la politique et la fière relève de ses aînés.

A quelques jours du vote définitif du projet de loi sur les retraites, la question est posée par certains de la nécessité et de la légitimité de poursuivre la contestation. Manuel Valls, produit détestable des compromissions socialistes, déclare aujourd’hui sur radio J que son parti devra bientôt cesser la bataille. Il n’aurait pas su trouver de mots plus justes puisque c’est ailleurs qu’il nous faut regarder, dans ce qui semble bien être les premiers signes d’une nouvelle façon d’être et d’agir en politique, une façon plus locale, plus autonome, plus affinitaire et plus désobéissante qui ne peut que répondre par l’affirmative.

C’est dans cette liberté retrouvée et ce refus d’avoir peur, dans ce risque assumé inhérent à la lutte et la créativité que nous mettrons à la porter dès demain dans la poursuite de la contestation qu’il convient de cesser de vouloir se positionner face à l’existence pour être dans la vie. Car comment pourrions-nous croire possible un instant de mobiliser à nouveau autant d’énergie pour combattre les réformes annoncées de la Sécurité sociale et de la Dépendance et les ajustements structurels qui s’annoncent ?

Non, ce n’est pas ça “inacceptable”, ça c’est “ça ne m’arrange pas” ou “ça me complique ma petite vie tranquille” ou à la limite “va falloir que je fasse attention là où je mets les pieds” (si j’habite à Marseille).

* “Inacceptable” c’est le montant des retraites qui baisse sans discontinuer depuis les premières réformes de 1997 ou quand plus de 50% des nouveaux retraités touchent moins de 1000 euros/mois ou bien la création d’un organisme privé chargé de la gestion des retraites codirigé par la Caisse des dépôts et consignations et le groupe médéric avec à sa tête le frère de Nicolas Sarkozy.

* “Inacceptable” c’est aussi le projet de récupération sur patrimoine d’une allocation unique dégressive qui viendrait remplacer l’allocation personnalisée d’autonomie et par le même coup sortir des milliers de bénéficiaires de plus de 65 ans du dispositif existant.

* “Inacceptable” c’est le projet de réforme de la Sécurité sociale qui va nous arriver dans la tronche très prochainement qui prévoit entre autres de ne plus rembourser à 100% les affections de longue durée alors que depuis des dizaines d’années la politique de santé publique en France pousse à une chronicisation des pathologies, bien plus rentable pour l’industrie pharmaceutique et ses serviteurs (suivez mon regard, ça porte un masque pour cacher son grand sourire plein de dents et ça se fait vacciner devant les caméras)

* “Inacceptable” c’est quand des dizaines de personnes se suicident sur leur lieu de travail ou chez elles en prenant soin de laisser une note incriminant leurs conditions de travail.

* “Inacceptable” c’est les hausses du tarif de l’électricité quand on sait que les impayés explosent depuis 5 ans et que ce sont les services sociaux (c-à-d les collectivités territoriales à qui on ne transfèrent que les compétences et plus les financements) qui doivent ensuite faire face à des situations toujours plus extrêmes, toujours plus violentes.

* “Inacceptable” enfin, c’est quand tout ça se fait sous prétexte de déficits et de caisses vides alors que cela fait des années que l’on s’emploie à vider ces caisses en augmentant toujours plus la part du capital par rapport à celle des salaires dans la répartition de la richesse.

Mais de quoi s’agit-il-vraiment ?

Il s’agit par exemple, du projet de création d’une structure privée de prise en charge des retraites comme c’est le projet du gouvernement, de la Caisse des dépôts et consignations et du groupe Médéric (avec à sa tête le frère de Sarkozy)

Mais aussi de ce qui suit, reçu ce jour par mail :

Bonjour XX XX,
Vous êtes en recherche de changement de poste ou sur le point de prendre de nouvelles fonctions.

Changer de poste pour vous, c’est prendre un triple-risque :  

1.       être soumis à de nouveaux objectifs plus exigeants et ambitieux,
2.       et ce pendant une période d’essai de plusieurs mois, qui peut-être interrompue à tout moment par la seule volonté de l’employeur, qui plus est dans un secteur où le turn-over est réputé important,
3.       et qui, en cas d’arrêt, est très mal couverte par les ASSEDICS.
Vous risquez donc de perdre tout ou partie de vos revenus alors qu’aujourd’hui vous êtes en CDI !
Face à ces risques, vous pouvez aujourd’hui assurer votre période d’essai , ce qui vous permet d’assurer vos revenus actuels pendant 1 an en cas de décision de votre nouvel employeur de stopper votre collaboration.
Les avantages d’ assurer sa période d?essai sont nombreux. Cette assurance :
1.       Ne vous coûte rien car est financée par votre augmentation salariale sur le temps de votre essai
2.       Sécurise votre famille car vos revenus sont assurés lors d?une période où votre risque chômage est démultiplié.
3.       Augmente vos chances de réussite en éliminant le stress dû à vos nouvelles responsabilités.

En résumé, tu es assez riche pour souscrire, ta vie s’améliore, sinon, ben t’es dans la merde..

Je sais, parfois le cumul devient lourd. Mais pourtant..